Présentation

J’ai ouvert ce blog afin de faciliter la recherche documentaire des étudiants de Clark University (Worcester – Massachusetts – USA), qui depuis la rentrée universitaire 2006-2007 travaillent sur mes textes chaque année. Ces jeunes Nord-américains, curieux de la poésie et de la culture française ou francophone, sous la houlette de leur professeur Michael Spingler, ont trouvé de l’intérêt à mes écrits de liberté.

  Ci-dessus : Gérard Camoin - photo : Louie Despres, copyright.

J’ai connu Mike par l’intermédiaire de notre ami commun Robert Giraud, l’écrivain du Paris des biffins et des comptoirs des vins de l’amitié.

Ci-dessous : Robert Giraud, Monique Morelli, Robert Doisneau
photo :  Daniel Colagrossi, copyright

  Guide de Robert Doisneau dans les rues du Paris populaire, accueilli en littérature par Jacques Prévert, secrétaire de Jean Dubuffet, ami de Gaston Chaissac et de Blaise Cendrars, compagnon de geôle vichyste d'André Schwarz-Bart et des routes nocturnes d'Antoine Blondin, Robert Giraud fut déclaré « Maître d’argot » par Alphonse Boudard.

Spingler fut le traducteur américain de Bob Giraud. Il trouva une résonance entre l’argot de Giraud et celui de Kérouac pour traduire « Le vin des rues ».

Un jour, Mike - auteur d'une thèse sur l'oeuvre du poète Henri Michaux - découvrit quelques uns de mes textes et poèmes – alors édités dans des revues ou journaux (Anartiste, Le Monde libertaire… etc.) -. Il décida aussitôt qu’il se devait de les faire connaître à ses étudiants. C’est ainsi qu’ils traversèrent l’Atlantique.

 

Cinq recueils et deux plaquettes seront alimentés et mis à jour régulièrement.

Voir ci-contre "Sommaire des recueils" :

 

- Brasiers de lysine (recueil)

- Enfants de Butte (recueil)

- Poèmes du prose (recueil)

- Courtines (recueil)

- Noc Sudad (recueil)

- Colline Saint-Jean (plaquette)

- Apostasie (plaquette)

 

FREN120 - Ways of Writing, Ways of Speaking

The introduction to advanced levels of French Studies, designed for majors, minors and those interested in pursuing further work in French, this course introduces students to some of the areas of study they will find in the French program. It comprises three sections: (1) popular culture, poetry and song, in which we study the poems of Jacques Prévert and Gérard Camoin -- contemporary "poète libertaire de Montmartre," and the songs of the French music hall tradition (Piaf, Fréhel, Léo Ferré): (2) the francophone short story; and (3) a sampling of "pare-litérature" including the Graphic Novel (bande déssinée), Theater and Film. The course seeks to develop the student's writing and speaking skills. Requirements include 8 one-page reaction papers, 3 short papers (the first two, 2-3 pages, the last, 3-5 pages), and 3 oral presentations. Given in French. Mr. Spingler/Offered every year.

Faculty 

Michael Spingler, Ph.D. - Associate Professor of French Adjunct Associate Professor of Screen Studies

 

 

 

 

 

Ci-contre : Michael Spingler

 

FREN105 - Intermediate French I/Lecture, Discussion

Consolidates basic skills for students who have completed FREN102 or the equivalent. Emphasizes communicative proficiency: the development of oral and written skills, self-expression and cultural insight. There are weekly conversation groups with a French teaching assistant. Prerequisite: FREN102, 103 or equivalent, or permission. Staff/Offered every semester
Faculty - TBA
Read more: http://www.clarku.edu/academiccatalog/course.cfm?id=1320&lc=FREN105&mode=majors&pprog=38#ixzz0TuwZjmJV


http://www.clarku.edu/departments/foreign/newspdf/2009OctNewsletter.pdf


Du 16 octobre au 6 novembre 2009, j'étais à Clark university, en tant qu’auteur invité, auprès d'une soixantaine d'étudiants. Avec le professeur Spingler, nous avons mis à la disposition de ses étudiants deux fois six sessions d’un cours intitulé « Learn to live french throught poetry », s’articulant autour des niveaux des cours FREN105 et FREN120.

J'ai fait trois incursions dans le FREN106 d'un autre professeur - Catherine Quick Spingler - et piloté une  quinzaine de "tutoring student" en écriture poétique, diction et déclamation.

J'ai participé aussi, en binôme avec Mike Spingler, à trois cours de l’atelier-théâtre (FREN165) qu’il anime au sein du Département langue française de l’université de Clark (Molière, Ionesco, Beckett). J'étais chargé de faire découvrir et travailler quelques scènes des "Fourberies de Scapin", de collaborer à l'approche de "La Cantatrice chauve", de "En attendant Godot" et d'apporter mon aide au montage d'un spectacle poétique.

Le 4 novembre en soirée, eut lieu la présentation de ce spectacle de 45 mn, donné par 26 étudiants issus des quatre cours. Cette Soirée Poésie/Poetry Slam était constituée de poèmes écrits et déclamés par eux (105, 106, 120) et de dix de mes textes dits par les comédiens de l'atelier-théâtre (165).

FREN106 - Intermediate French II/Lecture, Discussion -

Bridges basic skills courses and advanced courses in language, literature and culture. Emphasizes literary and cultural texts. Develops ability to articulate ideas and to participate in meaningful discussions in French. Grammar review is based on specific needs of the group as revealed by class work and compositions. There are weekly conversation groups with a native French speaker. Prerequisite: FREN105 or equivalent determined by placement exam. Staff/Offered every semester.
Faculty - TBA

Read more: http://www.clarku.edu/academiccatalog/course.cfm?id=1321&lc=FREN106&mode=majors&pprog=38#ixzz0TuzLi5MM

 

 

 

Présentation par le professeur

Michael SPINGLER

en ouverture de la

Soirée-Poésie/Poetry Slam

du 4 novembre 2009

 

« Bonsoir et merci d’être venus si mombreux.

Ce soir nous célébrons une longue et grande tradition française de poésie populaire qui va de François Villon au Moyen Âge jusqu’à Jacques Prévert au 20ème siècle.

Gérard Camoin, qui vient de passer les dernières trois semaines à travailler avec nos étudiants de français sur l’expression poétique, se situe dans cette tradition.

La poésie populaire est démocratique, directe, et surtout ouverte à tout le monde. Cette poésie peut être politique mais aussi privée et intime. Elle parle des peines, des joies, des colères contre l’injustice, des tendres souvenirs ou de l’amour d’un lieu, d’une maison, d’un parent.

Plusieurs de nos vaillants étudiants des cours de français 105, 106 et 120 ont bien voulu reprendre le flambeau pour continuer cette tradition en partageant avec vous ce soir les poèmes qu’ils ont écrits, ou - en ce qui concerne les étudiants comédiens du  cours 165 - en disant des poèmes de Gérard Camoin.

Puisque la poésie populaire a souvent lieu dans les cabarets et les bars, on commence avec deux poèmes de Gérard Camoin.

Le premier, « Au Rêve », décrit un vrai bar à vin parisien, de Montmartre, et le second, « Mustapha Bar » est un exemple du genre d’anecdote – ou de rêve - qu’un habitué pourrait raconter au comptoir du bar... Au Rêve [...]

Je vous souhaite une bonne soirée.»


 

LES POEMES DES ETUDIANTS DE FRANCAIS ET LES POEMES DE GERARD CAMOIN,

EN ORDRE DE PRESENTATION :

Marko RADOVIC 165                   AU REVE                                     de Gérard Camoin

Solynka DUMAS 165                    MUSTAPHA BAR                       de Gérard Camoin

Samantha GOODMAN 120         MA GUERRE SANS FIN

Renata SURETTE 165                AMI, SI JE TOMBE                     de Gérard Camoin

Abdul ZERGUINE 120                 MA VILLE

Chelsea ELLINGSON 165         TEMPUS IRACUNDIAE            de Gérard Camoin

Sarah ROBBINS 105                   MA MAISON

Tamar GZIRISHVILI 105              MAISON-MEMOIRE

Phoebe CAPE-HORTON 120     LA MAISON                                 de Gérard Camoin

Lily HUGUES 105                         MERCI GRAND-MERE

Sean MINAHAN 106                     LE BRUIT DE L'EAU

Jeff SCHUHRKE 106                   SI J'ETAIS L'EAU

Aaron BRESELEY 106                 MALGRE LA PLUIE

Kristen JONES 165                      MES VOLS DE NUITS                de Gérard Camoin

Irta JONES 105                             LE SAC A DOS

Abdul ZERGUINE 120                 LE PROFESSEUR ET LE CONCIERGE

Adam LEFEBVRE 165                ADIEU O MA DOULEUR             de Gérard Camoin

Angela WU 165                            DANSE                                           de Gérard Camoin

Allison KENNELY 105                PARLEZ

Ameila NAJAR 120                      SOURIS

Laura FLYNN 120                        LA FORET

Brittany MURPHY 120                 LE FIL

Matthieu BURKE 165                  QUARTIERS DE NOBLESSE     de Gérard Camoin

Klaud LUCAS 165                       MOI, VOLCAN                                 de Gérard Camoin

Bronwyn DUDLEY 120               MOI, DOMESTIQUEE

Shayl GRIFFITH 120                   LE SOUHAIT D'UN ENFANT

Gérard CAMOIN                           FIN DU COUP                                de Gérard Camoin

 

avec la participation tonitruante et drôle de Grayson WELLS

 


(01/2010) RENATA SURETTE, étudiante de l'Atelier-Théâtre (FREN165), vient de faire tatouer sur son estomac et ses reins la phrase "Ami, si je tombe ramasse mon couteau"... tiré d'un de mes poèmes... (voir recueil : Brasiers de lysine). D'accord, cela vaut tous les Prix littéraires du monde d'avoir une partie de soi gravée dans la chair d'une jeune femme, mais quand même... (voir photo ci-dessous). Bel hommage certes, mais quelle effrayante responsabilité !



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Photo X, Tous droits réservés

 

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SITES ET BLOGS AMIS :


VERONIQUE AADLI (mosaïste) : http://veroniqueaadli.canalblog.com

ANARTISTE (Revue) : http://www.anartiste.org/

LOUIS BOURJAC (photographe) : http://www.louisbourjac.com/photographe.html

FRANCOISE CHARRIERE (poète) : http://www.quincailles.com/lsfch.htm

PATRICK DARDINIER (photographe) : http://patrickdardinier.over-blog.com/

LOUIE DESPRES (photographe) : http://www.flickr.com/photos/louiedespres/

STEPHEN DIRADO (photographe) : http://www.stephendirado.com/

GERARD LAVALETTE (photographe) : http://www.parisfaubourg.com/

ANNIE GABRIELLE MALLET (sculpteur céramiste) : http://www.anniemallet.com/

BRUNO MONTPIED (peintre, cinéaste, critique d'art) : http://lepoignardsubtil.hautetfort.com/album/bruno-montpied-peintures-et-dessins/page1/

WILLY REIGNIER (sculpteur et peintre) : http://papadoumwild.overblog.com

ANDRE ROBER (peintre) : http://andre.rober.free.fr/

SAMAYA (peintre) : http://www.quelquechosedebleu.com/

BERNARD THOMAS-ROUDEIX (peintre et sculpteur céramiste) : http://www.bernard.thomas-roudeix.com/

Publié dans : Colline Saint-Jean - Par Gérard Camoin

 

Cavalcades d’enfants sur les cailloux cascadés de la colline Saint-Jean,

cabanes sauvages de buissons évidés,

dînettes rouillées de boîtes de sardines apertes, réceptacles d’anciennes pluies ocres

et de nos pisses infantes :

« On dirait que ça serait la soupe »,

que nous agrémentions d’un oeuf sauvage mort et oublié,

d’un cadavre de bousier,

de sautareleto

ou des corps vermicelles de fourmis occis de nos jeunes doigts meurtriers.

Les plus courageux osaient y tremper les lèvres,

les plus roublards faisaient semblant ;

les autres les regardaient, leurs prunelles mouillées de surprise, d’effroi, d’admiration, de dégoût et de rires...

 

Tartines de miel ou de confiture disputées aux abeilles et aux guêpes,

demi pain chargé du pâté de grive des chasses hivernales,

croûtons au sel frottés d’ail et des larmes des tomates,

délices de noisettes,

de noyaux de fruits domestiques brisés entre deux pierres,

ventrées de pommes vertes jusqu’au cagadou.

 

Jeux de mort :

nous mangions, après l’un l’autre, les amandes des noyaux assassins des abricots,

nous regardant dans les yeux,

guettant les premiers symptômes inconnus de l’empoisonnement.

Âcres fumeries clandestines de la barbe roulée des maïs

ou de bâtonnets de sureau

qui nous brûlaient les yeux, les lèvres, la langue et la gorge...

 

Jeux de rêves :

Derniers Mohicans emplumés de basse-cour, en espadrilles à semelles de corde

ou en disgracieuses sandales de rivière en plastique blanchâtre,

nous nous armions de lances zigzagantes, d’arcs décorés de tortillons écorcés,

de flèches noueuses taillées aux buis des chemins creux.

Derniers empereurs Romains des années cinquante,

attelés aux ficelles de leurs chars de cartons Prior  fragiles comme des biscottes.

Montés sur de trop grandes ou trop petites bicyclettes décharnées et fantomatiques

nous courions d’hétéroclites «Tour de Village» par lesquels nous étions Copi, Bobet, Poulidor ou Anquetil...

 

Jeux de corps :

Morves terreuses et croûtes perlantes de genoux écorchés,

ongles noirs, bruns et bleus de coups et de crasse,

défécations communes torchées aux cailloux et aux tampons d’herbes paillées,

concours en longueur de jet d’urine des garçons,

premières exhibitions anoures et fendues de la nature à peau de pêche des filles...

 

Jeux de vie :

main à main furtif et doux,

premiers émois incompris, premières douleurs, premières jalousies :

« On joue à papa-maman ou au docteur ? »

 

Prémices de sexualité non turgescente, premiers frissons de cette surprenante tendresse insoupçonnée qui ne ressemble pas à l’amour que l’on a pour sa mère — de ce bon qui fait mal, ce bien-être qui foudroie — qui laissent pantois et ému,

première envie de découvrir,

de prendre et de donner,

de respirer pudiquement, paupières closes, le corps, la chevelure, l’haleine de “l’autre”... “l’autre de l’autre sexe”...

envie de mêler son souffle à son souffle,

envie de le faire sien,

premières chaleurs au creux des reins qui rosissent les joues,

mouillent les yeux,

vrillent un doux malaise au très profond du coeur,

ouvrent une question qui n’a pas encore de nom

et encore moins de réponse.

L’inconnu des bonheurs défendus.

Les tâtonnements des futurs fantasmes ne sont en ces instants que des rêves d’enfant,

les balbutiements de la libido.

Ces bouffées indicibles qui montent du ventre à la gorge avec un sanglot en guise d’orgasme.

Et la peur de tout cela...

 

Les jours de ces vies inventées se comptaient en minutes, les nuits en secondes.

Deux pans de ruines, ou de cet arbre à l’autre, et nos rêves éveillés devenaient nid d’amour, chambre parentale.

Divorces et recoquetages allaient bon train.

Un rien nous faisait un trousseau :

pierres de rivières en murs de ruines descellées, rondes et blanches semblables aux intimes cotonnades affleurantes des nistonnes en sandales à boucle,

licols et bâts encastrés dans l’éboulis des squelettes minéraux,

momies d’oisillons ou de musaraignes,

craquantes coquilles d’escargots égrenant le temps fossile,

corail des limaçons devenus perles,

fragile arc-en-ciel des queues cassantes des lézards, devenues grises et ternes après la coupe,

trésors de céramique, morceaux éclatés de vieilles assiettes caressées de bleu,

verts déchets de verre poli redevenus galets,

lames de culs de pots de terre rouge...

 

Lancinant chant brûlé des cigales ardentes que le soleil rend folles,

dénicher caquetant d’une poule couvant enfuie de son enclos...

 

Peur glacée de la vipère mythique,

couleuvre chassée de sa pierre de chauffe fuyant sous le genièvre,

taons métalliques grésillant à la queue houppette des chèvres,

mouches bleues,

mouches de cul,

mouches à viande,

libellules graciles transparentes de lumière,

sur le chemin,

des papillons silencieux poudrés de noir, pointés de blanc,

que nos pas dérangeaient en nuages,

nous faisaient escorte comme un banc scintillant de chevesnes

ou de sombres truites défouraillées de leur tabernacle rocheux...

 

Parfums chauds des lavandes sauvages

et ceux troublants de la rega,

du thym et du romarin,

arômes des dociles lavandins vifs des vallées ou en mortuaires fumées odorantes venues des alambics lointains,

savon mousseux des saponaires à fleurs mauves

et fouets dorés des genêts éclatants...

 

Terre sèche,

terre de ravines et de caillasses,

terre de brazas,

royaume de l’olivier rugueux et torturé comme une vierge au bûcher,

terre d’éclat et de silence,

terre des pas que l’on fait et des mots que l’on tait...

 

Lorsque sur Saint-Jean, le campanile du clocher nous tintait l’heure tardive aux oreilles,

l’heure de donner aux poules des Moulières, de gouverner les bêtes de l’oncle,

de biner au Grand-Fort,

l’heure de l’arrosage à l’Iscle ou aux Mastrelles,

de boucher la buse de l’adou,

l’heure de s’en revenir, l’aïssade sur l’épaule ou sur le guidon du vélo,

la carriole chargées d’herbe à lapin et de paniers débordants de couleurs potagères,

l’heure des enfantines corvées amusantes — l’heure de la Béluguette : remplir nos brocs d’eau de source fraîche à la pompe du jeu de boules caladé — nous dévalions la colline, attaquant la pente du talon.

 

Nous allions accrocher nos rires aux ridelles des charrettes du soir qui rentraient en farandole par la levée de l’Estoublaïsse :

Claquements des chambrières,

couinements des roues ferrées sur la Calade, frémissements charnels des mulets sensuels à poil long,

musc de remusat sué par la saumo et par l’homme.

Les grands-pères charretiers arrêtaient l’attelage pour laisser s’asseoir les filles, jambes pendantes sur le bord du plateau, relançaient leur charroi brinquebalant d’un long « Hîîe » guttural,

ralentissaient le pas de la bête aux oeillères cloutées de cuivre et de laiton d’or

afin de mieux surveiller la grappe piaillante des tarzans qui se faisaient chaler.

D’autres, plus sévères ou plus bourrus,

un poing rageur à la taillole

ou au ceinturon de cuir large comme la courroie de la pratique d’un amoulaïre,

la casquette rejetée en arrière sur le blanc de leur front,

nous menaçaient de noirs éclairs cinglants

et marmonnaient dans leur moustache d’infernales imprécations patoisantes...

 

Nous rentrions auréolés de ciel rouge, retrouvions l’escalier aux marches de tomettes anciennes bordées de chêne deux fois centenaire raboté aux fers des godillots.

Nous agrippions à deux mains,

pour enjamber le chien, le chat ou les bottes du père,

le colimaçon de la rampe maçonnée badigeonnée de chaux.

Dès la porte passée, nous parvenaient les odeurs natales.

Des caves raidies de salpêtre où suintaient, goutte à goutte,

les tonneaux d’âcre piquette,

montaient les fadeurs des pommes de terre amoncelées dans l’ombre

et les chaudes effluves des clapiers à lapins.

Celles plus féminines,

d’écorce d’orange,

de citronnelle,

des lavandes en ballotins multicolores échappées du linge propre descendaient des chambres fraîches endormies.

D’autres, appétissantes, venaient de la cuisine, plus lourdes, plus maternelles,

celles du fourneau à bois

et de l’huile d’olive,

de la girofle, du thym frais,

de l’ail, du haché de persil ou de basilic,

des croûtons chauds,

de la soupe grasse ou au pistou,

des saucisses des Alpes,

de la caillette au genièvre

et du plat de farcis,

ce plat de peintre aux couleurs des palettes des Impressionnistes et des Fauves...

 


Dans les rues du village, au frais du soir, chacun sortait sa chaise devant sa porte

et cela faisait une chaîne de paroles chuchotées maillée d’éclats de rire sous la lune,

un seul peuple enveloppé du même velours de nuit,

une traînée d’humanité du bas de la route jusqu’à l’église,

comme le reflet terrien de la voie lactée,

une coulée d’hommes sous une coulée d’étoiles.

Sous la nue, la veillée estivale des enfants et des chiens faisait le lien de cette famille des familles,

l’unité de la communauté,

le sang mêlé de la cité.

Ce monde-là, nous sentions, nous les petits, qu’il était notre monde.

Que nous en fussions issus ou conquis,

nous pensions que rien tout au long de nos vies ne pourrait nous en éloigner.

Les vieux nous apprenaient à lire le ciel dans leurs yeux : l’Étoile du Berger, Jean de Nivelle, son Bâton et son Chien, la Grande Ourse et la Pichoune...

Puis, n’y tenant plus, nous courions d’une lumière l’autre,

remontant cette colonne vertébrale villageoise, nous allions tester nos peurs aux ombres des andrones.

À chaque coin de rue,

à chaque orée de placette,

une ampoule crue auréolée d’un abat-jour de tôle émaillée trouait le voile obscur d’un cône de lumière blafarde

dans lequel grouillaient en brouillard des insectes lilliputiens.

De gros papillons de nuit aux ailes de kamikaze venaient écourter leur vie d’éphémères au brûlot de verre lumineux faisant tintinnuler leur corps affolé sous le chapeau cloche de la nuit.

Peu à peu, foyers après foyers, gens et bêtes regagnaient leurs pénates.

Les premiers montaient aux chambres se glisser dans les lits hauts bardés de gros draps, recouverts d’édredons à dentelles brodées.

Les seconds retrouvaient leur coin de cuisine, d’escalier, de cave ou d’écurie, de cour ou d’appentis, dès lors qu’ils étaient aimés ou tolérés.

Les ruelles redevenaient désertes.

Les chants des eaux se faisaient plus forts.

Les uns graves, les autres aiguës.

Chaque goulot de fontaine,

chaque déversoir de lavoir,

chaque source,

chaque torrent laissait libre court à sa partition domestique ou sauvage pour donner de sa voix aux polyphonies nocturnes...

 

Les jours d’orage, nous guettions l’accalmie, pour sortir chasser le petit gris,

cacalauso de chez nous,

dédaignant le gros blanc nordiste de Bourgogne.

Nous allions fouiller les bordures,

de routes en chemins,

armés de nos paniers à salade,

à la queue-leu-leu,

pieds nus dans nos bottes de plastique, chaperons multicolores sous nos capotes gommées.

Petits Poucet coureurs d’arc-en-ciel,

nous troublions chaque flaque de nos sauts de cabreù

et taquinions d’une branche de saule les pustules écoeurantes des crapauds de rencontre.

Au retour, fortune faite,

le rire en triomphe, pieds trempés et genoux dégoulinants,

nous repoussions d’un doigt gluant les antennes bandées des cornards rétractiles, étirés entre les mailles de fer de nos paniers

et, à bras tendus, les soumettions à la force cruelle et centrifuge de nos moulinés joyeux.

 

Bientôt, les orages de mi août et du début de septembre se chargeaient du vent des bourrasques qui apportent octobre dans leur souffle.

Les garrigues changeaient peu à peu de parfums,

remplacés subrepticement,

d’une rosée sur l’autre,

par ceux des montagnes du nord.

Nous humions alors les premières froidures d’automne au bout de nos vacances

et regardions, surpris, les sommets lointains et solennels mettre leur blanc capeù.

Tous les jours les grand-mères allumaient le feu de plus en plus tôt

et semblaient se faire plus vieilles sous leur châle de laine.

 

Et tout changea…

 

Un matin, au réveil, la rentrée des classes était à nos chevets.

 

Adieu la Liberté,

adieu nos libertés,

adésias grand-mère !

 

                       Et tout changea…

 

                       La musique de nos vies et le ton de nos voix.

                       Nos deux mains devenaient dix doigts.

Nos yeux se devaient de quitter le ciel bleu pour le tableau noir.

Ce n’était plus la poussière des chemins qui dansait dans les rayons de soleil, c’était celle des craies studieuses.

Certains d’entre-nous avaient bien du mal à faire tenir leurs jeux de colline dans une cour d’école.

Au début, nos chiens de troupeau, interdits de classe, venaient tous les matins gémir l’abandon, leur truffe sous les grilles du portail de la cour, avant de s’en retourner la queue basse vers leurs errances désormais solitaires.

Ils s’en revenaient frétillants et magiques, les babines accrochées à leur horloge biologique, japper à la porte avant même que la cloche annonçât l’heure de notre évasion galopante.

 

Et tout changea pour notre meilleur et notre pire…

                  

« L’école obligatoire »...

Une première contradiction qui amène très vite à la seconde

à la notion de « liberté du travail »

Mensonge d’Etat, bon mot politique, humour noir d’oligarque, prive joke de spéculateur de Wall Street, entourloupe d’humaniste, grossièreté de baron vulgaire… etc.

Accoupler le mot travail et le mot liberté,

le mot école et le mot obligatoire,

quels assemblages imbuvables et monstrueux !

Ce qui est obligatoire est forcément contraignant et punitif, alors que l’école ne devrait pas l’être. Quant à la dite « école libre » religieuse et commerciale, l’appelation relève de la publicité mensongère et de la plus authentique imposture.

 

L’école sous ces formes est une fabrique de futurs travailleurs qui apprennent à porter « volontairement » le joug social.

Le travail est le contraire de la liberté. Le travail est asservissement. En créant les moyens du besoin, il invente et réinvente indéfiniment la famille et son artifice de paix sociale.

Si le travail tel qu’il s’inscrit dans la société était un jour interdit, ses travailleurs affranchis et ses richesses partagées, les hommes libres « travailleraient » peut-être beaucoup plus, motivés par un intérêt passionnel et l’universalité de l’autogestion.

 

Certains d’entre-nous ont pourtant eu la chance de croiser parfois quelques « bons maîtres ». Ils furent rares et précieux. Des dévoués, des fervents, des croyants de la République. Ces « Justes », hommes ou femmes, nous ont laissé des souvenirs impérissables, ils nous ont faits ce que nous sommes, par un rien : un geste, un mot, un regard. Ces gens en blouse grise ou en costume à gilet, pour qui le mot « communauté » avait un sens, se sont penchés sur nos personnalités et nos particularismes. Ils ont su tendre l’oreille, écouter nos non-dits, notre désarroi, nos peurs et nos incertitudes. Ils ont su rassembler patiemment tous les cailloux de nos sentiers improbables pour que nous en fassions, au bout du compte tout seuls, les chemins escarpés de nos vies, les routes de nos joies. Ils avaient l’envie de nous voir naître en nous-même. Ils nous ont donné celle de la prise de notre conscience et de notre libre-arbitre. Parce qu’ils se reconnaissaient en nous, nous avons fini par nous reconnaître en eux. Ils furent le grain de sable qui ralentit l’engrenage de la machine dévoreuse. Les jardiniers de nos jachères. Notre bouffée d’air. Bien des années plus tard, gravés au coin de nos têtes, ils le demeurent. Nous étions les armes de leur combat, le but de leur vie.

Nous sommes le pain de leur blé.

 

Et tout changea…

 

En attendant ces rencontres aléatoires, sans analyser encore notions et idées, nous sentions confusément les premières entraves d’une vie sociale qui ne feraient que se resserrer inexorablement comme un étau,

 

Et tout changea…

d’abord un tour, puis deux...

 

oh le joli dessin, colle la gommette, compte les bûchettes, papa est fort, maman est douce, tes mains doivent être propres, ton nez mouché...

 

et de trois...

 

on ne parle pas en classe, à l’école on ne parle jamais, on répète,

on tient ses bras croisés,

on ne discute pas, on raisonne,

on ne rêve pas, on ronronne,

on apprend sans amour le par cœur

on apprend à penser comme le maître à penser...

 

et de quatre...

 

la maîtresse a toujours raison,

si tu travailles tu auras un bon point,

plus une image si affinité...

 

et de cinq...

 

les bons sont au tableau d’honneur,

les mauvais  sont au-piquet-mains-sur-la-tête avec le bonnet d’âne et les lignes à copier :

« Je ne dois pas mettre mes doigts dans le nez de mon petit camarade »,

« Je ne dois pas tomber amoureux de la maîtresse en cours de morale »,

« Je ne dois pas titiller la grenouille de ma voisine pendant la leçon de choses »...

 

si tu es premier, tu seras directeur ou président,

même évêque, pourquoi pas,

il n’y a pas de sot métier chez les bourgeois humanistes sociaux,

si tu es dernier, tu seras manoeuvre ou vagabond,

tu n’auras pas de beurre sur ton pain,

tu seras de ceux qui ont une femme laide,

de ceux qui meurent seuls parmi les multitudes aux mains sales,

les poètes de chantiers écrasés sous les blocs de la pharaonite pyramidale...

 

et de six…

et de trente six chandelles...

 

La machine « julesferriste »

et « buissonniste »

à conformer les futurs travailleurs-électeurs était lancée.

Nous nous retrouvions sans le savoir julesferrés comme des gardons

et notre école buissonnière était ferdinandée  aux orties.

 

Apprendre à apprendre,

pour éviter tout apprentissage sauvage,

pour devenir technique

et tributaire de la mécanique du savoir,

pour devenir un clone d’écolier,

un clone d’enfant de la patrie,

un clone d’homme à tête basse,

un clone de soldat enveloppé dans un drapeau sanglant,

un clone de citoyenne au ventre fertile,

un clone d’assuré social et d’incertain de l’emploi,

un clone de vieillard de maison de vieillards,

pour finir aux portes d’une ville lointaine

ou au bout de son village

en clone de cadavre

allongé dans la couronne mortuaire

du petit cimetière accoté à trois murs de l’église...

 

Apprendre à désapprendre à être un enfant libre,

un papillon des collines,

afin d’éviter tout dilettantisme,

afin d’oublier tout vagabondage poétique qui consiste à apprendre par plaisir, par goût ou par simple envie d’être et de faire,

par les mots et les gestes de l’autre...

l’autre, l’ancien, le jeune, peu importe... L’Autre,

l’autre moi qui reste lui,

puisqu’il ne m’impose pas sa culture,

puisqu’il la danse et la chante,

puisqu’il est sans dogme,

puisqu’il me l’offre comme la meilleure part de sa vie si je tends la main pour la saisir, puisque je la lui prends si j’ouvre mes yeux pour la lire dans les siens...

 

Et tout changea…

 

Un soir, au réveil, la lutte des classes était à nos chevets.

 

 

 

Version 4 janvier 2009.

Infiniment inachevé.


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